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ANDREA
KUHN
"Andrea Kuhn a fait l'objet d'un film prime à St Hilaire,
que l'on a pu voir à Ushuaia. Son réalisateur, Pierre Beccu, marque par
l'étrangeté d'Andrea, nous propose ce portrait...
Tout s'est joue très vite entre nous. Quelques coups de
fil et une petite visite tout au fond de la Suisse, chez lui, ont suffi à me
décider. Pourtant, avec Andrea, les tous premiers instants sont difficiles. Au
départ, il y a comme un sentiment de malaise. Son comportement vis à vis
d'autrui dénote. On peut se demander s’il est timide, instable ou inconscient.
Quand il se met à parler, on a envie de l'aider à faire sortir les mots. Bref,
ce type déroute et peut ne pas inspirer confiance. Déjà, sans le voir voler,
j'avais envie de le filmer.
II faut dire qu'en matière de parapente, Andrea n’est pas
le premier venu, mais presque le premier parti. Des 1974, avec les frères
Strasillia, il glisse à voile sur des lacs gelés, ou remonte les pistes de ski.
Plus tard, il reprend et améliore cette technique sur l’eau et bientôt en vol,
en utilisant une barre métallique aux extrémités de laquelle sont accrochées les
suspentes, la barre « skywing », son invention.
Andrea sait tout faire ou presque avec une voile. La barre
qu'il a fait naitre est chez lui un prolongement du corps et de l’esprit. Si
Andrea est à la fois oiseau, pilote ou acrobate, la barre est alors perchoir,
guidon ou trapèze.
Le vol ne lui suffit pas. Sa passion l’entraine à tutoyer
toutes les surfaces. Sur l’eau, la neige, le gazon, l’asphalte, associe le vol à
la glisse d'une manière très étonnante qui dépasse parfois l'entendement.
Situons un peu les choses. Les films sur le vol libre sont
en général faits par des cinéastes qui sont avant tout pilotes. Je suis d'abord
réalisateur et n'ai qu'une expérience limitée en parapente. Je ne fais des films
sportifs que pour montrer des individus aux prises avec leur passion. Très
souvent, les stars du sport de haut niveau sont plus ou moins fondues dans le
même moule et l'enjeu médiatique les appelle à ne pas dire
Accroche à sa barre « skywing »,
ce surdoué fait ce qu'il veut
d'un parapente,
comme l'ont montre les
magnifiques
séquences du film de
Pierre Beccu
n'importe quoi, à ne pas trop se livrer. Avec sa
permission, je fais totalement mienne la phrase de Robert Bresson : « Ce qui
compte, ce n'est pas la plausibilité extérieure des personnages, mais leur
vérité intérieure. » Dans la peau du sportif connu, c'est vrai qu'Andrea n’est
pas très plausible. Par contre, il ne sait pas se travestir et être autre chose
que lui même. Tout ce qu'il fait ou dit lui vient du dedans, sans arrière
pensée. II est beau car il est vrai.
Peu après notre première rencontre, j'ai revu Andrea
pendant certaines compétitions. Au contact de ses pairs, c'était l'occasion de
le découvrir mieux et plus vite. Andrea est estimé, on lui demande volontiers
des conseils, mais il reste méconnu. On ne prend pas souvent la peine d'aller
chercher au-delà des apparences. Et Andrea traine sa différence comme un
boulet.
Le parapente, en devenant rapidement un phénomène de mode,
a attiré beaucoup de frimeurs pour qui le vol ne constitue que le moyen
d'exercer la passion de... leur image. Pour Andrea, mode ou pas, le parapente
est toute sa vie. En 1978, alors qu'il n'a que 22 ans, le besoin de grand air le
pousse à laisser tomber prématurément son métier (à peine exercé) d'instituteur.
Je l'ai vu devenir malade parce que son médecin lui interdisait de voler après
un mauvais atterro. Le dos cassé, il tournait en rond au sol comme un oiseau en
cage. II répétait chaque jour avec un humour grinçant que la convalescence était
beaucoup plus dangereuse que le vol car on venait chaque jour lui témoigner
plein de choses à grands coups de tapes dans le dos.
Comme
d'autres ailleurs, Andrea à des problèmes en Suisse avec les instances
dirigeantes. Que cela porte sur l’équipe nationale, sur son école de parapente
ou sur des autorisations spéciales, il est pénalisé par la phalange bureaucrate
d'un sport qu'il a grandement contribué à développer et à qui il fait encore le
plus grand bien. II finit par se sentir directement vise. Or Andrea démontre
tous les jours qu'il sait de quoi il parle, pour peu qu'on veuille l’écouter.
Derrière son air bonhomme, se cache une extraordinaire lucidité.
Ce petit film qui devait titre au départ une virée au grand
air est devenu petit à petit une obsession. Pendant longtemps, personne n'y a
cru. L'aspect sportif et l'originalité du personnage étaient mal perçus
ailleurs. Le jour ou Pascal Anciaux, d'Ushuaia, m'a annonce que, Nicolas Hulot
étant d'accord, il fallait se mettre au travail, il y avait dans son œil encore
un peu d'inquiétude. Les moyens limites nous ont obliges à tourner sur une
courte durée et le parapente s'accommode mal de ce genre de contraintes.
Andrea s'est avéré très difficile à travailler. II était
tellement plongé dans son univers qu'on en a vu de toutes les couleurs. Lorsque
les conditions étaient bonnes, ce qui était assez rare, il nous fallait faire un
maximum de vols en un minimum de temps, sachant que la camera sur lui n'avait
que trois minutes de pellicule. Et bien Monsieur partait le plus loin possible,
jouait avec les courants. Ca prenait parfois des heures. La liaison radio, il
l'avait oubliée depuis belle lurette. D'ailleurs, dés l'envol, il nous oubliait
tous. J'avais suffisamment crié que je le voulais authentique, je ne pouvais
tout de même pas me plaindre...
Le film s'est tourne chez Andrea, dans la vallée de
l'Engadine, au niveau du lac de Silvaplana et si le cadre est sublime, les
indigènes y sont un peu spéciaux. Les paysans s'y ennuient ferme et si vous
passez par la, vous les verrez le nez en l'air, la bave au coin de la bouche, en
train de scruter le ciel. En toute saison, ils chassent le fou volant, celui qui
les nargue en survolant leurs alpages, qui glisse à ski sur herbe sur leurs
prairies ou qui se pose à deux pas de leurs fermes, au mépris de la plus
élémentaire "suissitude ". Mais le Kuhn est un animal leste et depuis trois
ans, pas un seul paysan n'a pu frôler sa moustache. C'est ce qui explique la
joie de ceux qui nous ont encerclés avec leurs tracteurs, un soir au retour du Corvatsch.
Dans sa famille (à part sa maman sur laquelle je
reviendrai), on a longtemps considérés Andrea comme un paria. C'est facile car
Andréa ne répond pas aux attaques : « Ca m’est bien égal, laisse les dire ». Son
frère hôtelier bien ancré dans la mentalité commerçante, a commencé à changer
d'avis le jour de son dernier anniversaire, quand Andrea lui a offert un baptême
en bi de plus de six heures.
Andrea est grison, donc têtu, je le savais mais ca m'a été
confirme le dernier jour de tournage. Je vous livre la scène sans états d’âme.
Ca se passe à 2700 mètres, à la station intermédiaire du
Corvatsch. II y a un bon vent glacial,
les conditions sont limites et le système de camera sur Andrea est un peu long à
installer. C'est la dernière possibilité pour tourner le dernier plan du film et
gelés, fatigués, on essaye de faire vite. Le matin même, Andrea a donné un
cours, ce qui l'a complètement sorti du tournage. Pas toujours présent
d'habitude, il semble cette fois complètement ailleurs. Et soudain, se met a
délirer : «Je compte jusqu'a trente. Si a trente vous n'êtes pas prêts, tant
pis, je décolle quand même. Un, deux, trois... » Personne dans l’équipe n'a
travaillé à Hollywood, et à cinq tout le monde me regarde. Moi qui connait bien
la concierge d'Adjani, je sais comment il faut faire avec les stars, et à dix je
pique une colère. A vingt on lui met un dernier bout de scotch et à trente il
décolle. Et tout foire. N'ayant pas le choix, je fais semblant de lui faire la
gueule pour le reste de la journée. Le soir, tout penaud, il vient me voir pour
s'excuser, et ce qu'il me sort à ce moment là me sidère : «Je voulais juste voir
comment ca se passe quand le réalisateur se fâche. » Sacre Andrea !
Aujourd'hui, si j'ai le sentiment de bien le connaitre,
Andrea m'échappe encore sous beaucoup d'aspects et c'est tant mieux. Quand on
vole avec lui (allez-y, mais trois personnes maximum à la fois. Pour l'instant
!), on se rend compte que c'est la qu'il s'accomplit. L'image de l'albatros est
incontournable, tellement son mal de vivre au sol est flagrant. S'il préfère le
ciel de l'Engadine à tout autre, c'est parce que, à chaque fois, tout en bas,
cache derrière des jumelles, se trouve le plus attendrissant des regards. Sa
maman, le seul fil qui rattache Andrea à la terre.
Si par bonheur j'ai pu faire le moindre bien à Andrea
depuis que je le connais, c'est à elle que je voudrais le dédier. Je sais qu'un
jour prochain Andrea m’emmènera faire un vol pour la première fois. Ce jour-la,
moi et mes caméras, on sera le plus loin possible, pour ne pas risquer de gâcher
leur bonheur. Les paysans grisons sont plusieurs et ils feront la Trêve"
Copyright "Bas Canal Productions" pour les photos et l'article, et
avec
l'aimable autorisation de Pierre Beccu
http://www.bedouet.eu/
http://www.bedouet.eu/parapente_biplace.htm
http://www.bedouet.eu/histoire_vecue_par.htm
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