Parapente Mag 01/1990

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Parapente mensuel 12/1989
Parapente Mag 01/1990

 

 

ANDREA KUHN

"Andrea Kuhn a fait l'objet d'un film prime à St Hilaire, que l'on a pu voir à Ushuaia. Son réalisateur, Pierre Beccu, marque par l'étrangeté d'Andrea, nous propose ce portrait...

 Tout s'est joue très vite entre nous. Quelques coups de fil et une petite visite tout au fond de la Suisse, chez lui, ont suffi à me décider. Pourtant, avec Andrea, les tous premiers instants sont difficiles. Au départ, il y a comme un sentiment de malaise. Son comportement vis à vis d'autrui dénote. On peut se demander s’il est timide, instable ou inconscient. Quand il se met à parler, on a envie de l'aider à faire sortir les mots. Bref, ce type déroute et peut ne pas inspirer confiance. Déjà, sans le voir voler, j'avais envie de le filmer.

II faut dire qu'en matière de parapente, Andrea n’est pas le premier venu, mais presque le premier parti. Des 1974,    avec les frères Strasillia, il glisse à voile sur des lacs gelés, ou remonte les pistes de ski. Plus tard, il reprend et améliore cette technique sur l’eau et bientôt en vol, en utilisant une barre métallique aux extrémités de laquelle sont accrochées les suspentes, la barre « skywing », son invention.

Andrea sait tout faire ou presque avec une voile. La barre qu'il a fait naitre est chez lui un prolongement du corps et de l’esprit. Si Andrea est à la fois oiseau, pilote ou acrobate, la barre est alors perchoir, guidon ou trapèze.

Le vol ne lui suffit pas. Sa passion l’entraine à tutoyer toutes les surfaces. Sur l’eau, la neige, le gazon, l’asphalte, associe le vol à la glisse d'une manière très étonnante qui dépasse parfois l'entendement.

Situons un peu les choses. Les films sur le vol libre sont en général faits par des cinéastes qui sont avant tout pilotes. Je suis d'abord réalisateur et n'ai qu'une expérience limitée en parapente. Je ne fais des films sportifs que pour montrer des individus aux prises avec leur passion. Très souvent, les stars du sport de haut niveau sont plus ou moins fondues dans le même moule et l'enjeu médiatique les appelle à ne pas dire

Accroche à sa barre « skywing »,
ce surdoué fait ce qu'il veut
d'un parapente,
comme l'ont montre les
magnifiques
séquences du film de
Pierre Beccu 

 

n'importe quoi, à ne pas trop se livrer. Avec sa permission, je fais totalement mienne la phrase de Robert Bresson : « Ce qui compte, ce n'est pas la plausibilité extérieure des personnages, mais leur vérité intérieure. » Dans la peau du sportif connu, c'est vrai qu'Andrea n’est pas très plausible. Par contre, il ne sait pas se travestir et être autre chose que lui même. Tout ce qu'il fait ou dit lui vient du dedans, sans arrière pensée. II est beau car il est vrai.

Peu après notre première rencontre, j'ai revu Andrea pendant certaines compétitions. Au contact de ses pairs, c'était l'occasion de le découvrir mieux et plus vite. Andrea est estimé, on lui demande volontiers des conseils, mais il reste méconnu. On ne prend pas souvent la peine d'aller chercher au-delà des apparences. Et Andrea traine sa différence comme un boulet. 

Le parapente, en devenant rapidement un phénomène de mode, a attiré beaucoup de frimeurs pour qui le vol ne constitue que le moyen d'exercer la passion de... leur image. Pour Andrea, mode ou pas, le parapente est toute sa vie. En 1978, alors qu'il n'a que 22 ans, le besoin de grand air le pousse à laisser tomber prématurément son métier (à peine exercé) d'instituteur. Je l'ai vu devenir malade parce que son médecin lui interdisait de voler après un mauvais atterro. Le dos cassé, il tournait en rond au sol comme un oiseau en cage. II répétait chaque jour avec un humour grinçant que la convalescence était beaucoup plus dangereuse que le vol car on venait chaque jour lui témoigner plein de choses à grands coups de tapes dans le dos.

 

Comme d'autres ailleurs, Andrea à des problèmes en Suisse avec les instances dirigeantes. Que cela porte sur l’équipe nationale, sur son école de parapente ou sur des autorisations spéciales, il est pénalisé par la phalange bureaucrate d'un sport qu'il a grandement contribué à développer et à qui il fait encore le plus grand bien. II finit par se sentir directement vise. Or Andrea démontre tous les jours qu'il sait de quoi il parle, pour peu qu'on veuille l’écouter. Derrière son air bonhomme, se cache une extraordinaire lucidité.

Ce petit film qui devait titre au départ une virée au grand air est devenu petit à petit une obsession. Pendant longtemps, personne n'y a cru. L'aspect sportif et l'originalité du personnage étaient mal perçus ailleurs. Le jour ou Pascal Anciaux, d'Ushuaia, m'a annonce que, Nicolas Hulot étant d'accord, il fallait se mettre au travail, il y avait dans son œil encore un peu d'inquiétude. Les moyens limites nous ont obliges à tourner sur une courte durée et le parapente s'accommode mal de ce genre de contraintes.

Andrea s'est avéré très difficile à travailler. II était tellement plongé dans son univers qu'on en a vu de toutes les couleurs. Lorsque les conditions étaient bonnes, ce qui était assez rare, il nous fallait faire un maximum de vols en un minimum de temps, sachant que la camera sur lui n'avait que trois minutes de pellicule. Et bien Monsieur partait le plus loin possible, jouait avec les courants. Ca prenait parfois des heures. La liaison radio, il l'avait oubliée depuis belle lurette. D'ailleurs, dés l'envol, il nous oubliait tous. J'avais suffisamment crié que je le voulais authentique, je ne pouvais tout de même pas me plaindre...

Le film s'est tourne chez Andrea, dans la vallée de l'Engadine, au niveau du lac de Silvaplana et si le cadre est sublime, les indigènes y sont un peu spéciaux. Les paysans s'y ennuient ferme et si vous passez par la, vous les verrez le nez en l'air, la bave au coin de la bouche, en train de scruter le ciel. En toute saison, ils chassent le fou volant, celui qui les nargue en survolant leurs alpages, qui glisse à ski sur herbe sur leurs prairies ou qui se pose à deux pas de leurs fermes, au mépris de la plus élémentaire "suissitude ". Mais le Kuhn est un animal leste et depuis trois ans, pas un seul paysan n'a pu frôler sa moustache. C'est ce qui explique la joie de ceux qui nous ont encerclés avec leurs tracteurs, un soir au retour du Corvatsch.

Dans sa famille (à part sa maman sur laquelle je reviendrai), on a longtemps considérés Andrea comme un paria. C'est facile car Andréa ne répond pas aux attaques : « Ca m’est bien égal, laisse les dire ». Son frère hôtelier bien ancré dans la mentalité commerçante, a commencé à changer d'avis le jour de son dernier anniversaire, quand Andrea lui a offert un baptême en bi de plus de six heures.

Andrea est grison, donc têtu, je le savais mais ca m'a été confirme le dernier jour de tournage. Je vous livre la scène sans états d’âme.

Ca se passe à 2700 mètres, à la station intermédiaire du Corvatsch. II y a un bon vent glacial, les conditions sont limites et le système de camera sur Andrea est un peu long à installer. C'est la dernière possibilité pour tourner le dernier plan du film et gelés, fatigués, on essaye de faire vite. Le matin même, Andrea a donné un cours, ce qui l'a complètement sorti du tournage. Pas toujours présent d'habitude, il semble cette fois complètement ailleurs. Et soudain, se met a délirer : «Je compte jusqu'a trente. Si a trente vous n'êtes pas prêts, tant pis, je décolle quand même. Un, deux, trois... » Personne dans l’équipe n'a travaillé à Hollywood, et à cinq tout le monde me regarde. Moi qui connait bien la concierge d'Adjani, je sais comment il faut faire avec les stars, et à dix je pique une colère. A vingt on lui met un dernier bout de scotch et à trente il décolle. Et tout foire. N'ayant pas le choix, je fais semblant de lui faire la gueule pour le reste de la journée. Le soir, tout penaud, il vient me voir pour s'excuser, et ce qu'il me sort à ce moment là me sidère : «Je voulais juste voir comment ca se passe quand le réalisateur se fâche. » Sacre Andrea !

Aujourd'hui, si j'ai le sentiment de bien le connaitre, Andrea m'échappe encore sous beaucoup d'aspects et c'est tant mieux. Quand on vole avec lui (allez-y, mais trois personnes maximum à la fois. Pour l'instant !), on se rend compte que c'est la qu'il s'accomplit. L'image de l'albatros est incontournable, tellement son mal de vivre au sol est flagrant. S'il préfère le ciel de l'Engadine à tout autre, c'est parce que, à chaque fois, tout en bas, cache derrière des jumelles, se trouve le plus attendrissant des regards. Sa maman, le seul fil qui rattache Andrea à la terre.

Si par bonheur j'ai pu faire le moindre bien à Andrea depuis que je le connais, c'est à elle que je voudrais le dédier. Je sais qu'un jour prochain Andrea m’emmènera faire un vol pour la première fois. Ce jour-la, moi et mes caméras, on sera le plus loin possible, pour ne pas risquer de gâcher leur bonheur. Les paysans grisons sont plusieurs et ils feront la Trêve"

Copyright "Bas Canal Productions" pour les photos et l'article, et avec l'aimable autorisation de Pierre Beccu

 

 

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